Port-Soudan. La rage est l’une de ces maladies qui tuent encore « à l’ancienne » : vite, brutalement, et presque toujours de façon évitable. Quand les symptômes apparaissent, il est souvent trop tard. C’est précisément ce qui rend l’annonce faite à Port-Soudan politiquement forte et techniquement intéressante : le Soudan veut sécuriser l’accès au vaccin—non plus seulement en l’achetant, mais en le produisant localement—et arrimer cette ambition à une cible de santé publique connue des épidémiologistes : vacciner au moins 70 % des chiens pour casser la transmission.
Lors d’un atelier de validation de la Stratégie nationale de lutte contre la rage, le ministre des Ressources animales et des Pêches, Ahmed Al Tigani Al-Mansouri, a présenté une initiative soutenue par l’Organisation arabe pour le développement agricole (AOAD) et des partenaires, visant à fabriquer localement des vaccins antirabiques. L’objectif affiché : inscrire cette action dans un plan exécutif sur 36 mois afin de réduire fortement la maladie chez l’animal… et donc chez l’humain.
Une stratégie qui parle “terrain” : couvrir, tracer, convaincre
Derrière la formule, la feuille de route repose sur des leviers concrets—ceux qui font la différence entre une stratégie « écrite » et une stratégie « vécue » :
- Atteindre 70 % de couverture vaccinale canine, seuil largement utilisé comme repère opérationnel pour interrompre la circulation du virus chez les chiens, principal réservoir dans de nombreux pays.
- Garantir la disponibilité continue du vaccin, avec l’idée qu’une production locale réduit les ruptures et stabilise la planification des campagnes.
- Mettre en place un registre unifié dans chaque État pour documenter les cas, suivre les foyers, et transformer la surveillance en outil de décision (où, quand, chez qui, avec quel niveau de risque).
- Renforcer la sensibilisation communautaire et la coordination entre services vétérinaires et autorités sanitaires : mosquées, écoles, plateformes publiques—autrement dit, les lieux où l’information circule réellement.
Le ministre a insisté sur un fait qui devrait suffire à justifier l’urgence : les enfants paient souvent le prix le plus lourd, parce qu’ils jouent avec les chiens, parce qu’ils minimisent une morsure, parce qu’ils arrivent trop tard dans le circuit de soins.
Pourquoi “70 %” change le destin d’un programme
Dans la lutte contre la rage, le chiffre « 70 % » est plus qu’une cible : c’est un seuil de bascule. En dessous, le virus trouve assez d’animaux susceptibles pour continuer à circuler. Au-dessus, la transmission s’épuise progressivement.
Mais atteindre ce niveau n’est pas une simple addition de doses. Cela suppose de répondre à trois questions difficiles :
- Combien de chiens faut-il vacciner, vraiment ?
Sans estimation crédible des populations canines (urbaines, rurales, errantes), “70 %” devient un slogan. - Peut-on répéter l’effort ?
La couverture doit être maintenue, pas juste atteinte une fois. Sinon, l’immunité collective retombe, et le virus revient. - Comment vacciner ceux qu’on ne “possède” pas ?
Les chiens en divagation ne lisent pas les communiqués. Ils exigent des stratégies adaptées : équipes mobiles, points fixes, mobilisation locale, parfois capture-vaccination-relâche.
La minute qui sauve : le protocole des 15 minutes
L’annonce soudanaise a aussi remis au centre un message que chaque famille devrait connaître par cœur : après une morsure, il faut laver immédiatement la plaie à grande eau et au savon pendant au moins 15 minutes, puis se rendre sans délai dans une structure de santé pour évaluation et prophylaxie post-exposition.
Ce geste n’est pas anecdotique. Il est souvent la frontière entre un accident maîtrisé et une tragédie. Dans les pays où la rage est endémique, la prévention repose autant sur la logistique des vaccins que sur la vitesse à laquelle une victime de morsure entre dans le système de soins.
OMSA/WOAH : l’appui technique, mais surtout l’exigence de cohérence
La direction en charge de la santé animale a indiqué que le pays pourrait bénéficier d’un appui de l’OMSA/WOAH après approbation de la stratégie nationale. Cet appui peut compter—mais il vient avec un impératif implicite : un programme crédible est un programme cohérent. Il doit articuler vaccination, surveillance, communication, gestion des morsures, coordination intersectorielle, et capacité de suivi.
Car la rage n’est pas qu’un problème vétérinaire. C’est un problème One Health dans sa forme la plus nette : ce qui se passe chez le chien se traduit en décès humains, souvent dans les ménages les plus vulnérables.
Lecture AfricaVET : ce que la production locale peut changer (et ce qu’il faudra sécuriser)
L’idée de produire localement le vaccin antirabique est, potentiellement, un tournant. Dans de nombreux pays, la lutte contre la rage s’essouffle non pas faute de stratégie, mais faute de vaccins disponibles au bon moment, au bon endroit, au bon coût. Une production nationale peut :
- réduire la dépendance aux importations et aux délais d’acheminement,
- stabiliser les campagnes annuelles,
- améliorer la réactivité lors des flambées,
- et créer un levier de souveraineté sanitaire sur une maladie évitable.
Mais ce “game changer” n’aura d’impact que si trois conditions sont sécurisées, dès le début :
1) Qualité et conformité, sans compromis
Produire un vaccin, ce n’est pas produire une promesse. Il faut des standards stricts : innocuité, stérilité, efficacité, contrôle qualité lot-par-lot, traçabilité, chaîne du froid, supervision réglementaire. Une couverture vaccinale n’a de valeur que si les doses administrées sont fiables.
2) Mise à l’échelle réaliste
Atteindre 70 % exige une logistique fine : équipes formées, carburant, consommables, supervision, collecte de données, stratégie pour chiens errants, et surtout répétition. Sans plan de financement et de déploiement, une usine ne garantit pas une campagne.
3) Gouvernance One Health centrée sur l’impact humain
La performance ne se mesure pas au nombre de flacons produits, mais aux décès évités. Cela implique un paquet complet : vaccination canine + surveillance + gestion des morsures + accès rapide à la prophylaxie + communication communautaire. La rage est une maladie où l’on peut, littéralement, viser zéro mort évitable—à condition d’organiser le système pour y parvenir.
Point de vigilance : l’annonce fixe une direction. Pour juger de la faisabilité, il faudra des précisions : capacité de production, calendrier industriel, financement, chaîne d’approvisionnement, stratégie de distribution, dispositif de régulation, et articulation opérationnelle avec la santé humaine (accès PEP, protocoles, disponibilité).
Ce qu’il faut suivre maintenant
Pour passer de l’annonce à l’impact, trois indicateurs diront rapidement si le programme prend :
- Disponibilité continue du vaccin (zéro rupture pendant la période de campagne).
- Couverture canine mesurée (pas seulement estimée) et documentée par zones.
- Gestion des morsures : délais d’accès aux soins, disponibilité de la prophylaxie, qualité du circuit d’alerte.
Le Soudan a, avec cette initiative AOAD et l’ambition de production locale, une fenêtre rare : transformer une maladie ancienne en objectif moderne—prévisible, mesurable, contrôlable. La réussite dépendra d’une chose simple, mais exigeante : faire du vaccin un produit disponible… et de la stratégie un dispositif qui fonctionne là où la rage frappe, souvent en silence.

