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Kenya : l’usage abusif des médicaments vétérinaires menace les exportations de viande

Au Kenya, la mauvaise utilisation des antimicrobiens chez les animaux n’est plus seulement une préoccupation vétérinaire. Elle menace désormais la santé publique, la sécurité sanitaire des aliments et les ambitions du pays sur les marchés internationaux de la viande. Réunies à Nyeri, les autorités kényanes appellent à renforcer la prescription vétérinaire, la surveillance des médicaments et la traçabilité des animaux.

Dans un élevage, un antibiotique correctement utilisé peut sauver un animal, limiter les pertes économiques et empêcher la propagation d’une infection. Mais lorsqu’il est administré sans diagnostic, à une dose inadaptée ou pendant une durée insuffisante, ce même médicament peut contribuer à sélectionner des bactéries résistantes.

Pour les éleveurs, la conséquence est immédiate : des infections deviennent plus difficiles et plus coûteuses à traiter. Pour les consommateurs et les autorités sanitaires, le risque dépasse l’exploitation. Les bactéries résistantes peuvent circuler entre les animaux, les personnes, les aliments et l’environnement.

C’est ce message d’alerte que le Kenya a placé au centre de la Kenya Meat Conference 2026, organisée les 8 et 9 juillet à Nyeri sous le thème de la connexion du secteur de l’élevage kényan aux marchés mondiaux.

Une menace sanitaire devenue un enjeu commercial

À l’ouverture de la conférence, le ministre kényan de l’Agriculture et du Développement de l’élevage, Mutahi Kagwe, a averti que la résistance aux antimicrobiens pourrait fermer au Kenya l’accès à certains marchés internationaux de la viande.

Les pays importateurs exigent de plus en plus des garanties précises sur les conditions d’élevage, les traitements administrés aux animaux, le respect des délais d’attente avant l’abattage et l’absence de résidus dépassant les limites autorisées.

Pour les autorités kényanes, le bon usage des médicaments vétérinaires est ainsi devenu un véritable « passeport » pour accéder aux marchés internationaux. Une défaillance dans la surveillance sanitaire ou la détection de résidus non conformes pourrait fragiliser la confiance des acheteurs et compromettre plusieurs années de négociations commerciales.

Cette préoccupation dépasse le seul cas du Kenya. Selon la FAO, les microorganismes résistants présents dans les aliments constituent à la fois un problème majeur de santé publique et un risque économique. Ils peuvent affecter l’accès aux marchés en raison des réglementations sanitaires ou de la perte de confiance des consommateurs.

Résidus de médicaments et résistance : deux risques à distinguer

La présence de résidus de médicaments dans la viande et la résistance aux antimicrobiens sont deux phénomènes distincts, même s’ils peuvent résulter de pratiques similaires.

Les résidus apparaissent notamment lorsqu’un animal est abattu avant la fin du délai d’attente recommandé après un traitement. Ce délai permet à l’organisme de l’animal d’éliminer suffisamment le médicament avant que la viande ou le lait ne soit destiné à la consommation.

La résistance aux antimicrobiens, quant à elle, se produit lorsque des bactéries ou d’autres microorganismes développent la capacité de survivre aux médicaments conçus pour les éliminer. Ce ne sont donc pas les animaux ou les personnes qui deviennent résistants, mais les microorganismes.

L’utilisation répétée ou inappropriée des antimicrobiens accélère cette sélection. Les traitements peuvent alors perdre leur efficacité, aussi bien en médecine vétérinaire qu’en médecine humaine. L’Organisation mondiale de la santé animale considère la résistance aux antimicrobiens comme l’une des menaces sanitaires les plus pressantes de notre époque.

Le vétérinaire au cœur de la réponse

Pour limiter ces risques, le gouvernement kényan prévoit de renforcer le rôle du Kenya Veterinary Board et du Veterinary Medicines Directorate. L’objectif est de mieux contrôler la distribution et l’utilisation des médicaments vétérinaires et de s’assurer qu’ils restent placés sous la supervision de professionnels habilités.

Cette orientation correspond aux normes de l’Organisation mondiale de la santé animale. Celles-ci recommandent que les antimicrobiens soient choisis sur la base d’un examen clinique, d’un diagnostic vétérinaire et, lorsque cela est possible, de résultats de laboratoire ou de tests de sensibilité.

Le traitement doit également préciser la dose, la fréquence d’administration, la durée, la voie d’administration et le délai d’attente. Les éleveurs doivent respecter la prescription, éviter de partager les médicaments entre exploitations et ne pas conserver des produits entamés pour traiter ultérieurement d’autres animaux sans avis professionnel.

L’enjeu n’est toutefois pas de priver les animaux malades de traitements essentiels. Les antimicrobiens demeurent indispensables à la santé et au bien-être des animaux. Il s’agit plutôt de les utiliser uniquement lorsqu’ils sont nécessaires, avec le bon produit, à la bonne dose et pendant la durée appropriée.

La traçabilité pour reconstruire la confiance

Le Kenya mise également sur la numérisation de la chaîne de valeur. Les autorités déploient le Livestock Identification and Traceability System, ainsi que l’Animal Identification and Traceability System — ANITRAC.

Ces systèmes doivent permettre de suivre les animaux depuis leur exploitation d’origine jusqu’au marché ou à l’abattoir. Les informations disponibles pourront notamment concerner l’identité de l’animal, ses déplacements, les interventions vétérinaires, les médicaments reçus et les contrôles sanitaires réalisés.

La traçabilité ne constitue pas seulement un outil commercial. Elle peut faciliter la surveillance des maladies animales, la gestion des foyers, le rappel de produits non conformes et l’identification rapide des exploitations concernées par un problème sanitaire.

Pour un consommateur situé à Nairobi, dans un autre pays africain ou sur un marché international, cette transparence apporte une réponse à une question devenue essentielle : d’où vient cette viande et dans quelles conditions l’animal a-t-il été élevé et soigné ?

Prévenir les maladies pour réduire l’utilisation des antibiotiques

La lutte contre l’antibiorésistance ne peut pas reposer uniquement sur le contrôle des pharmacies vétérinaires. Elle exige aussi de réduire le nombre d’animaux qui tombent malades.

Le Kenya prévoit ainsi d’étendre son programme national de vaccination du bétail et d’accroître les capacités du Kenya Veterinary Vaccines Production Institute — KEVEVAPI. La production annuelle de vaccins devrait passer d’environ 45 millions à plus de 70 millions de doses.

La vaccination, la biosécurité, l’hygiène des bâtiments, une alimentation adaptée, l’accès à l’eau, la réduction du stress et la détection précoce des maladies permettent de diminuer le recours aux traitements antimicrobiens.

L’Organisation mondiale de la santé animale recommande précisément d’associer le bon usage des médicaments à de meilleures pratiques d’élevage, à la vaccination, aux analyses de laboratoire et à la prévention des infections.

Des ambitions élevées pour la filière viande

Le gouvernement kényan souhaite faire de la viande un moteur plus important de l’économie nationale. Il vise une progression de la contribution de l’élevage au produit intérieur brut, de 12 % à 20 %, ainsi qu’une augmentation de la production annuelle de viande, qui passerait de 527 200 tonnes enregistrées en 2022 à près de 990 000 tonnes en 2028.

Ces ambitions supposent toutefois que les animaux soient en bonne santé, que les abattoirs respectent les normes sanitaires et que chaque maillon de la chaîne puisse démontrer la qualité de ses pratiques.

Produire davantage ne suffira donc pas. Le Kenya devra aussi produire une viande sûre, traçable, certifiée et conforme aux exigences sanitaires des pays importateurs.

Une question profondément One Health

Le Kenya dispose d’un Plan national de prévention et de maîtrise de la résistance aux antimicrobiens couvrant la période 2023-2027. Cette stratégie repose sur une approche multisectorielle associant notamment la santé humaine, la santé animale, l’agriculture et l’environnement.

L’alerte lancée à Nyeri rappelle que l’antibiorésistance ne peut être combattue par les vétérinaires seuls. Elle nécessite l’engagement des éleveurs, des distributeurs de médicaments, des laboratoires, des services d’inspection, des abattoirs, des chercheurs, des autorités locales et des professionnels de santé humaine.

Pour le Kenya comme pour les autres pays d’Afrique de l’Est, la qualité des services vétérinaires devient ainsi un facteur déterminant de compétitivité. La prescription, la surveillance des résidus, la traçabilité et la prévention des maladies ne sont plus seulement des obligations sanitaires : elles conditionnent désormais l’avenir économique de toute la filière viande.

En définitive, protéger l’efficacité des médicaments vétérinaires revient à protéger simultanément les animaux, les éleveurs, les consommateurs et l’accès aux marchés.

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Flora J. Ingah