Un investissement aligné sur la SND30, l’import-substitution et la réduction du déficit en poisson
Le Cameroun veut renforcer sa production halieutique locale et réduire sa dépendance aux importations de poisson. Par le décret n°2026/170 du 4 mai 2026, le président de la République a habilité le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire à signer, avec la Deutsche Bank d’Espagne, une combinaison de prêts destinée à financer l’acquisition de deux bateaux de pêche et le réaménagement des installations du débarcadère de Youpwe à Douala.
Le financement porte sur un crédit acheteur de 9,497 millions d’euros, soit environ 6,230 milliards FCFA, et un crédit commercial de 1,204 million d’euros, soit environ 787,796 millions FCFA. L’enveloppe globale dépasse ainsi 10,7 millions d’euros, soit un peu plus de 7 milliards FCFA.

Un projet au cœur de la politique d’import-substitution
Ce projet intervient dans un contexte où le poisson reste l’un des produits alimentaires stratégiques pour la sécurité alimentaire des ménages camerounais. La Stratégie nationale de développement 2020-2030, dite SND30, repose notamment sur un mix entre import-substitution et promotion des exportations, avec l’objectif de s’appuyer davantage sur les avantages comparatifs de l’économie nationale.
Dans cette logique, la pêche et l’aquaculture occupent une place importante. La SND30 prévoit d’améliorer les équipements et infrastructures de production, de transformation, de conservation et de mise en marché des produits halieutiques, notamment à travers l’appui aux pêcheurs, la mise en place de petites unités de froid, l’équipement en caisses isothermes et l’aménagement de points de débarquement.
Le projet de Youpwe ne doit donc pas être lu comme une simple opération d’achat de bateaux. Il s’inscrit dans une stratégie plus large : produire davantage localement, mieux conserver le poisson, réduire les pertes après capture, améliorer la qualité sanitaire des produits et limiter progressivement le recours massif aux importations.
Un déficit structurel en poisson encore important
Le défi reste considérable. Selon le rapport sur l’import-substitution annexé à la Loi de finances 2026, la demande nationale en poisson est estimée à environ 500 000 tonnes, tandis que la production nationale est passée de 244 104 tonnes en 2023 à environ 254 000 tonnes. Les importations de poisson, elles, s’élevaient encore à 207 092 tonnes en 2024, pour une facture estimée à 167,3 milliards FCFA.
Autrement dit, malgré les efforts engagés, le Cameroun continue de faire face à un déficit important entre la demande des consommateurs et la production locale. Ce déficit pèse sur la balance commerciale, expose le pays aux fluctuations des prix internationaux et maintient une dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs.
C’est précisément dans ce contexte que le Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique 2024-2026, ou PIISAH, prend tout son sens. Ce plan est présenté comme le cadre de référence des initiatives gouvernementales visant à réduire la dépendance du pays aux produits importés, notamment dans les filières agropastorales et halieutiques.
Youpwe, un maillon stratégique de la chaîne de valeur
À Douala, le débarcadère de Youpwe occupe une place centrale dans l’approvisionnement des marchés en produits halieutiques. Il est fréquenté par des pêcheurs, mareyeurs, transporteurs, vendeurs, restaurateurs et nombreux petits opérateurs vivant directement ou indirectement de la pêche.
Son réaménagement peut contribuer à améliorer les conditions de débarquement, de manipulation, de stockage, de conservation et de commercialisation du poisson. Pour les consommateurs, cela peut se traduire par des produits plus frais, mieux conservés et plus sûrs. Pour les acteurs de la filière, cela peut signifier moins de pertes, plus de revenus et une meilleure organisation du travail.
Mais pour atteindre ces résultats, l’investissement devra être accompagné d’une gestion rigoureuse : entretien des bateaux, gouvernance du débarcadère, chaîne du froid fonctionnelle, contrôle sanitaire régulier, respect des normes d’hygiène, traçabilité des produits et implication effective des acteurs de terrain.
Un enjeu de santé publique vétérinaire
Pour AfricaVET, la modernisation de Youpwe concerne aussi la santé publique vétérinaire. Le poisson est une denrée alimentaire sensible. Lorsqu’il est mal conservé, transporté dans de mauvaises conditions ou vendu sans contrôle adéquat, il peut exposer les consommateurs à des risques sanitaires.
La réussite du projet dépendra donc aussi du rôle des services compétents, notamment dans l’inspection sanitaire, la sensibilisation des acteurs, le contrôle de la qualité, la surveillance des conditions de conservation et la lutte contre les pratiques à risque.
Dans un pays où le poisson reste une source majeure de protéines animales, renforcer la pêche locale ne suffit pas. Il faut aussi garantir que le poisson produit, débarqué et vendu soit sain, accessible et conforme aux normes.
Un investissement utile, mais qui devra produire des résultats visibles
L’autorisation de financement signée le 4 mai 2026 ouvre une nouvelle opportunité pour la filière pêche. Elle s’inscrit dans les priorités nationales de transformation structurelle, d’import-substitution, de sécurité alimentaire et de développement des chaînes de valeur.
Le véritable test sera toutefois opérationnel. Les populations attendent des résultats concrets : plus de poisson local, de meilleures infrastructures, moins de pertes, des prix plus stables, des emplois renforcés et une meilleure qualité sanitaire des produits.
À Youpwe, l’enjeu dépasse les deux bateaux. Il s’agit de faire de ce débarcadère un levier réel de souveraineté alimentaire, de développement économique local et de confiance entre producteurs, commerçants et consommateurs.

