Au Kenya, un plan d’investissement de 38,6 millions de dollars (5 milliards de shillings) en faveur de l’élevage marque un tournant stratégique majeur. Alors que les systèmes pastoraux des zones arides et semi-arides (ASAL) concentrent près de 70 % du cheptel bovin et génèrent 76 % de la viande bovine du pays, cette enveloppe ne se limite pas à une simple ligne budgétaire. Elle incarne une transition indispensable d’une gestion de crise vers une modernisation structurelle, visant à briser le cycle de vulnérabilité aux aléas climatiques dans une région structurellement dépendante d’une agriculture pluviale de plus en plus imprévisible.
Ce financement cible en priorité la résilience face aux sécheresses chroniques à l’instar de l’épisode dévastateur de 2020-2022 qui a coûté la vie à 2,5 millions de têtes de bétail. En injectant des ressources dans la production d’aliments pour animaux, le stockage et la logistique, le Kenya s’attaque aux goulets d’étranglement historiques qui paralysent le secteur. L’innovation majeure repose sur la création des “County Livestock Investment Companies” comme structures décentralisées permettront de regrouper, sécuriser et structurer plus de 350 000 éleveurs dans 21 comtés en leur facilitant l’accès aux crédits, aux assurances et aux technologies de transformation de pointe, indispensables pour immuniser leurs activités contre les chocs environnementaux.
Sur le plan de la productivité et de la sécurité des systèmes alimentaires, le projet ambitionne de métamorphoser le potentiel commercial kényan, historiquement bridé par un manque flagrant d’infrastructures de transformation et une faible efficacité du cheptel. En 2025, sur les 641 000 tonnes de viande et les 5,52 millions de tonnes de lait produites, le pays n’a exporté respectivement que 5,6 % et 0,14 % de ses volumes. Ce sous-investissement chronique, accentué par le fait que le secteur privé capte à peine 10 % des financements agricoles, sera corrigé par la mise en place de chaînes de valeur intégrées (abattoirs modernes, chaînes du froid performantes). L’objectif à terme est de positionner Nairobi comme un hub régional incontournable pour l’exportation de viande, de produits laitiers et de cuir. À l’échelle du continent, l’initiative du Kenya trace la voie d’une transition pastorale globale et urgente pour l’Afrique. Le secteur de l’élevage, bien que vital pour la subsistance de millions de personnes et la sécurité nutritionnelle, souffre d’un abandon financier systématique face aux cultures végétales. Face à l’accélération du changement climatique et à la croissance démographique, le modèle kényan démontre que la durabilité ne pourra s’obtenir qu’en transformant le bétail traditionnel en un véritable actif économique moderne. Investir massivement dans la valeur ajoutée locale et la gestion des risques climatiques est désormais l’unique trajectoire viable pour garantir la souveraineté alimentaire de toute l’Afrique subsaharienne.

