À Dakar, des experts de cinq pays d’Afrique de l’Ouest travaillent sur un outil capable d’anticiper les périodes et les zones à risque de fièvre de la Vallée du Rift. Derrière cette initiative, un objectif très concret : éviter que les premières mortalités animales et les avortements dans les troupeaux ne se transforment en crise sanitaire, économique et humaine.
Dans un village pastoral, l’alerte peut commencer discrètement. Une brebis avorte, puis une autre. Quelques jours plus tard, des agneaux meurent sans cause apparente. Les moustiques sont nombreux après de fortes pluies, mais personne ne fait encore le lien.
Pourtant, ces signes peuvent annoncer la circulation de la fièvre de la Vallée du Rift, une maladie virale qui touche d’abord les animaux avant de menacer les personnes en contact avec eux.
C’est précisément pour éviter que ces signaux ne passent inaperçus que des experts du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie, du Mali et de la Guinée sont réunis à Dakar du 13 au 17 juillet 2026. Organisé par la FAO, l’atelier régional est consacré au Rift Valley Fever Decision Support Tool, ou DST-FVR, un outil d’aide à la décision destiné à mieux prévoir les risques et à orienter les interventions.
Une maladie qui frappe les élevages avant les populations
La fièvre de la Vallée du Rift est principalement transmise par des moustiques infectés. Elle touche notamment les bovins, les ovins, les caprins et les dromadaires.
Chez les animaux adultes, l’infection peut parfois passer presque inaperçue. Mais chez les jeunes animaux et les femelles gestantes, les conséquences peuvent être graves : mortalités soudaines, avortements en série, baisse de la production et pertes importantes pour les familles.
Pour un éleveur, perdre plusieurs femelles gestantes ou une grande partie des nouveau-nés peut anéantir des mois de travail. Cela signifie moins de lait, moins d’animaux à vendre et moins de revenus pour faire vivre le ménage.
La maladie peut également atteindre l’être humain. La contamination survient surtout lors de la manipulation du sang, des tissus, des placentas, des fœtus avortés ou des carcasses d’animaux infectés. Les moustiques peuvent aussi transmettre le virus.
Les éleveurs, vétérinaires, bouchers, agents d’abattoir et personnes assistant aux mises bas sont donc particulièrement exposés.
Le souvenir douloureux de l’épidémie de 2025
L’atelier de Dakar intervient après une fin d’année 2025 marquée par une épidémie sévère au Sénégal.
Les autorités ont fait état d’au moins 31 décès humains, tandis que des milliers de mortalités et d’avortements ont été observés chez les animaux.
Cette crise a rappelé que la fièvre de la Vallée du Rift ne se limite pas à un problème vétérinaire. Lorsqu’elle frappe, elle touche à la fois la santé publique, l’élevage, les revenus des familles, la sécurité alimentaire et le commerce du bétail.
La Mauritanie a également enregistré des foyers humains et animaux, notamment dans des zones pastorales proches des frontières. Dans une région où les troupeaux se déplacent régulièrement à la recherche d’eau et de pâturages, une maladie peut rapidement passer d’un pays à l’autre.
Des cartes de risque pour agir plus tôt
Le DST-FVR repose sur une idée simple : utiliser plusieurs sources d’information pour repérer les zones où les conditions deviennent favorables à l’apparition de la maladie.
L’outil croise notamment les données sur les pluies, les inondations, la température, l’humidité, la présence de moustiques, les mouvements d’animaux et les foyers déjà enregistrés.
À partir de ces informations, il peut produire des cartes de risque et aider les décideurs à identifier les endroits où la surveillance doit être renforcée.
Concrètement, si une zone connaît de fortes pluies, une augmentation des moustiques et des mouvements importants de troupeaux, les services vétérinaires peuvent y envoyer davantage d’agents, sensibiliser les éleveurs, préparer les laboratoires et envisager des mesures de vaccination ciblée lorsqu’elles sont possibles.
La technologie ne remplace pas les agents de terrain
Aussi performant soit-il, un outil numérique ne peut pas fonctionner sans données fiables.
Le DST-FVR dépend donc directement des informations recueillies dans les villages, les marchés, les élevages et les laboratoires.
Les agents vétérinaires doivent continuer à enregistrer les avortements, les mortalités chez les jeunes animaux, les suspicions cliniques, les résultats d’analyses et les déplacements des troupeaux.
Les éleveurs ont eux aussi un rôle essentiel. Ils sont souvent les premiers à remarquer qu’un animal se comporte différemment ou qu’un nombre inhabituel de femelles avortent.
L’enjeu est donc de créer un véritable réseau d’alerte dans lequel chaque information remonte rapidement vers les services compétents.
Les gestes qui peuvent sauver des vies
Lorsqu’une suspicion apparaît, les services vétérinaires doivent agir rapidement.
Les animaux malades ou morts ne doivent pas être manipulés sans protection. Les placentas, fœtus avortés et carcasses doivent être éliminés de manière sécurisée. Le lait cru, le sang et la viande provenant d’animaux suspects ne doivent pas être consommés.
Les vétérinaires et agents de santé animale doivent prélever les échantillons avec un équipement adapté et avertir immédiatement les services de santé humaine lorsque des personnes ont été exposées.
La lutte contre les moustiques, la réduction des eaux stagnantes et le contrôle raisonné des mouvements d’animaux complètent ces mesures.
Une réponse qui doit dépasser les frontières
La fièvre de la Vallée du Rift circule avec les moustiques, les animaux et les mouvements de populations. Elle ne s’arrête pas aux frontières administratives.
L’atelier de Dakar doit donc permettre aux pays participants de partager les mêmes méthodes, d’harmoniser leurs alertes et de mieux coordonner leur surveillance.
Cette coopération est essentielle dans les zones de transhumance, où les troupeaux traversent parfois plusieurs pays au cours d’une même saison.
Passer de la réaction à l’anticipation
Pendant longtemps, les réponses sanitaires ont souvent commencé lorsque les cas humains étaient déjà confirmés. Le DST-FVR propose une autre approche : agir dès que les conditions deviennent favorables à la maladie et dès que les premiers signes apparaissent dans les troupeaux.
Pour les services vétérinaires, cela signifie surveiller plus tôt, communiquer plus rapidement et intervenir de manière plus ciblée.
Pour les éleveurs, cela peut faire la différence entre quelques cas isolés et la perte d’une grande partie du troupeau.
Anticiper la fièvre de la Vallée du Rift, c’est protéger les animaux, mais aussi les familles qui vivent de l’élevage et les communautés qui dépendent de lui.

