Le silence qui pesait sur la rivière Matan Fada depuis quelques années a enfin été rompu par le son des tambours et les cris de joie. Le retour du festival d’Argungu est bien plus qu’un événement calendaire ; c’est une renaissance. Fondé initialement en 1934 pour marquer la fin de siècles d’hostilités entre le califat de Sokoto et le royaume de Kebbi, ce festival est devenu le symbole de la paix et de l’unité retrouvée.
Des milliers de pêcheurs, venus de tout le pays et des pays voisins, s’alignent le long des berges, munis de leurs filets traditionnels et de grandes calebasses évidées. Ils attendent le signal du Sarkin Ruwa (le roi des eaux), sans qui rien ne peut commencer.
Lorsque le signal retentit, c’est une véritable marée humaine qui s’élance dans les eaux boueuses. Le spectacle est saisissant : dans un tumulte d’éclaboussures, les pêcheurs luttent au corps à corps avec les profondeurs. Ici, pas de technologie moderne. Seuls comptent l’instinct, la connaissance des courants et la force des bras.
Les anecdotes de prises spectaculaires nourrissent la légende du festival. On se souvient encore de ces capitaines pesant plus de 70 kilos, nécessitant parfois l’aide de quatre hommes pour être hissés sur la terre ferme. Chaque prise est un trophée, chaque geste un hommage aux ancêtres qui, avant eux, domptaient ces mêmes eaux.
L’importance du festival dépasse largement les frontières du Nigeria. Son inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO témoigne de sa valeur universelle. Argungu est un conservatoire vivant. On y pratique des sports traditionnels, des courses de dromadaires, des démonstrations de lutte et des danses rituelles qui, sans ce rendez-vous annuel, risqueraient de s’effacer face à la modernité.
Pour la communauté locale, le festival est le ciment de l’identité collective. Il transmet aux jeunes générations les valeurs de courage, de patience et de respect de l’écosystème fluvial. C’est un rituel de transmission où le savoir-faire des anciens rencontre l’énergie de la jeunesse.
En quittant les rives d’Argungu, on emporte avec soi le souvenir d’une ferveur inégalée. Ce festival est la preuve que le patrimoine est une matière vivante. En célébrant le poisson, c’est l’homme et sa capacité à vivre en harmonie avec son histoire et son environnement que le Nigeria honore. Un rendez-vous sacré où l’eau de la rivière Matan Fada coule, immuable, dans les veines d’un peuple fier de ses racines.

