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Sénégal : farine de poisson, quand l’export fragilise la transformation artisanale

Sur les côtes sénégalaises, la sardinelle est bien plus qu’un poisson. Elle nourrit les ménages, fait vivre les quais, alimente les fours et séchoirs, et soutient l’économie locale à travers la transformation artisanale, un secteur largement porté par les femmes. Mais depuis une dizaine d’années, cet équilibre fragile est mis à rude épreuve par la montée en puissance des usines de farine et d’huile de poisson.

Une étude récente menée à Cayar, Joal et Dakar met en lumière les effets de cette industrie sur la filière artisanale et sur la sécurité alimentaire. Le constat est sans détour : la concurrence pour l’accès au poisson, en particulier les petits pélagiques côtiers comme la sardinelle, s’est intensifiée, au détriment des usages alimentaires locaux.

Une ressource stratégique sous pression

Au Sénégal, le poisson représente une part essentielle des protéines animales consommées, notamment pour les ménages à faibles revenus. Les petits pélagiques sont au cœur de ce système parce qu’ils sont accessibles, transformables et profondément ancrés dans les habitudes alimentaires.

Or, ces mêmes espèces sont aujourd’hui fortement sollicitées par les usines de farine et d’huile de poisson, qui les transforment en intrants destinés principalement à l’aquaculture internationale. Cette demande croissante accentue la pression sur des stocks déjà fragilisés et crée un conflit d’usage entre consommation humaine et exportation industrielle.

Trois sites, une même réalité

L’étude analyse trois zones emblématiques où coexistent débarquements importants, sites de transformation artisanale et unités industrielles. Malgré des modèles différents selon les usines (recours aux rebuts, aux carcasses ou au poisson entier), une constante demeure : l’approvisionnement repose largement sur la pêche artisanale, ce qui renforce la compétition sur les quais.

Les femmes transformatrices, souvent moins capitalisées et faiblement organisées, peinent à rivaliser avec les mareyeurs et les acheteurs industriels. Résultat : l’accès à la matière première devient plus incertain, plus coûteux et parfois impossible.

Le signal d’alarme du « kéthiakh »

Le recul du poisson braisé salé-séché, le célèbre kéthiakh, est l’un des indicateurs les plus parlants. Selon les données officielles analysées dans l’étude, la production nationale est passée d’environ 40 000 tonnes en 2013 à moins de 20 000 tonnes en 2020, soit une baisse de 50 % en moins de dix ans.

Cette chute affecte directement les revenus des transformatrices, mais aussi la disponibilité de produits halieutiques transformés, essentiels à l’alimentation de nombreuses régions du pays.

Des revenus en baisse et des adaptations contraintes

Sur les sites étudiés, la majorité des acteurs de la transformation artisanale déclarent une diminution de leurs revenus. Pour continuer à produire, certains se tournent vers d’autres espèces, parfois moins adaptées, tandis que d’autres réduisent leurs volumes. Dans certains cas, la pression est telle que la transformation de poissons juvéniles apparaît comme une solution de survie, au risque d’aggraver la surexploitation.

Ces ajustements traduisent une filière sous tension, contrainte de s’adapter à une raréfaction progressive de sa ressource clé.

Exportations en forte hausse

À l’inverse, la filière industrielle affiche une dynamique nettement positive. Entre 2022 et 2023, les exportations de farine de poisson ont bondi de près de 63 %, atteignant plus de 18 000 tonnes, tandis que celles d’huile de poisson ont progressé de plus de 26 %. La valeur totale des exportations dépasse désormais 13 milliards FCFA.

Les principales destinations sont l’Asie, pour la farine, et l’Europe, pour l’huile. Les volumes destinés au marché africain restent marginaux, alors même que les enjeux de sécurité alimentaire sont locaux.

Quel cap pour la souveraineté alimentaire ?

Au-delà du Sénégal, cette situation illustre un débat plus large en Afrique de l’Ouest : comment concilier intégration aux marchés mondiaux et priorité alimentaire nationale ? Les usines créent des emplois et des recettes d’exportation, mais elles mobilisent une ressource stratégique au cœur des systèmes alimentaires locaux.

Des pistes pour rééquilibrer

L’étude avance plusieurs recommandations :

  • mieux encadrer l’approvisionnement des usines ;
  • privilégier l’utilisation de rebuts et déchets de poisson plutôt que du poisson frais ;
  • soutenir la certification et la valorisation des produits artisanaux ;
  • placer la souveraineté alimentaire au cœur des arbitrages publics.

Une chose est sûre : derrière les chiffres, ce sont des milliers de femmes, de familles et de consommateurs qui voient leur avenir dépendre de la trajectoire choisie pour la sardinelle.

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Simon Yaya