Dossier de la rédaction
Alors qu’une nouvelle flambée d’Ebola touche la République démocratique du Congo, le lien entre faune sauvage, viande de brousse et risques zoonotiques revient au centre des préoccupations sanitaires. Dans le bassin du Congo, l’un des plus grands réservoirs de biodiversité au monde, la prévention des épidémies exige une réponse intégrée associant santé humaine, santé animale, environnement, communautés locales et surveillance de la faune sauvage. C’est tout le sens de l’approche Une Seule Santé, portée par les plateformes nationales et régionales, ainsi que par des initiatives comme le projet ZOOSURSY de l’OMSA.
En République démocratique du Congo, Ebola rappelle une fois encore que certaines menaces sanitaires ne commencent pas toujours dans les hôpitaux. Elles peuvent naître bien avant, dans les forêts, les marchés, les villages et les lieux où les populations vivent au contact direct des animaux sauvages et de leur environnement.
Dans plusieurs régions du bassin du Congo, la viande sauvage, aussi appelée viande de brousse, occupe une place importante dans les habitudes alimentaires, l’économie locale et certaines pratiques culturelles. Pour de nombreuses familles, elle représente une source de protéines, de revenus et parfois d’identité sociale. Mais lorsqu’un animal sauvage est chassé, transporté, découpé ou préparé sans précaution, le risque de transmission de certains agents pathogènes de l’animal vers l’homme peut augmenter.
Ebola ne se transmet généralement pas par l’alimentation au sens strict. Le risque le plus important est lié au contact direct avec le sang, les organes, les sécrétions ou les liquides biologiques d’un animal infecté, notamment lors de la chasse, du dépeçage, du transport ou de la préparation de la viande. C’est à ce moment précis que peut se produire ce que les scientifiques appellent un “spillover”, c’est-à-dire le passage d’un virus d’une espèce animale vers l’être humain.
Le bassin du Congo : une richesse écologique, mais aussi une zone sensible pour les zoonoses
Le bassin du Congo est l’un des espaces écologiques les plus importants de la planète. Il abrite la deuxième plus grande forêt tropicale du monde après l’Amazonie et s’étend sur plusieurs pays d’Afrique centrale, notamment la République démocratique du Congo, le Cameroun, la République du Congo, le Gabon, la République centrafricaine et la Guinée équatoriale.
Cette région est un patrimoine naturel exceptionnel. Elle abrite des forêts denses, des savanes, des zones humides, de grands cours d’eau, des primates, des chauves-souris, des antilopes forestières, des éléphants de forêt, des pangolins et une diversité remarquable d’espèces animales et végétales. Cette biodiversité est une richesse pour l’Afrique et pour le monde.
Mais cette richesse crée aussi de nombreuses interfaces entre les humains, la faune sauvage, les animaux domestiques et les écosystèmes. Dans les zones où les populations dépendent fortement de la forêt pour l’alimentation, les revenus, les plantes médicinales ou la chasse, les contacts avec la faune sauvage peuvent être fréquents. Lorsque ces contacts concernent des animaux malades, morts ou manipulés sans protection, le risque de transmission de maladies zoonotiques devient plus important.
Le problème n’est donc pas seulement sanitaire. Il est aussi social, économique, environnemental et culturel. Il faut protéger les populations sans stigmatiser les communautés. Il faut réduire les risques sans ignorer que, dans certaines zones rurales ou forestières, la viande sauvage reste parfois l’une des rares sources accessibles de protéines animales ou de revenus.
Pourquoi l’approche Une Seule Santé est essentielle
Cette réalité place l’approche Une Seule Santé au cœur de la prévention. La santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes ne peuvent plus être traitées séparément. Dans une région comme le bassin du Congo, où les humains, les animaux domestiques, la faune sauvage et l’environnement sont étroitement liés, la prévention des épidémies doit être multisectorielle.
Les plateformes Une Seule Santé mises en place ou renforcées dans plusieurs pays de la région jouent un rôle important. Elles permettent de réunir les ministères et services en charge de la santé publique, de l’élevage, de la faune sauvage, de l’environnement, de la recherche, de la surveillance épidémiologique, des laboratoires, de la gestion des urgences et de la communication des risques.
En RDC, les efforts en faveur d’un plan national Une Seule Santé vont dans ce sens. L’objectif est de mieux coordonner les secteurs humain, animal et environnemental pour prévenir, détecter et répondre plus rapidement aux menaces émergentes comme Ebola, la mpox, l’anthrax et d’autres maladies à potentiel zoonotique. Cette coordination est particulièrement importante dans les zones de haute biodiversité, où les populations vivent à proximité de la faune sauvage et des écosystèmes forestiers.
Ces plateformes ne doivent pas rester de simples cadres administratifs. Elles doivent devenir des outils opérationnels : partage rapide des données, enquêtes conjointes, surveillance de la faune sauvage, diagnostic de laboratoire, communication communautaire, riposte coordonnée et collaboration transfrontalière.
Le projet ZOOSURSY de l’OMSA : mieux surveiller les zoonoses avant qu’elles ne deviennent des crises
Pour mieux comprendre et prévenir les zoonoses à l’interface entre humains, animaux et environnement, le projet ZOOSURSY de l’Organisation mondiale de la santé animale représente une initiative importante pour l’Afrique.
Mis en œuvre par l’OMSA avec des partenaires scientifiques et techniques, ZOOSURSY vise à renforcer la surveillance des maladies zoonotiques émergentes et réémergentes. Il s’inscrit dans la continuité du projet EBO-SURSY, qui avait déjà contribué à renforcer les capacités de surveillance des maladies de la faune sauvage dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
L’intérêt de ZOOSURSY est d’aller au-delà de la réponse aux crises. Il s’agit de mieux comprendre comment les agents pathogènes circulent entre la faune sauvage, les animaux domestiques, les populations humaines et les écosystèmes. Le projet soutient la recherche, le diagnostic, la formation, la collecte de données, la surveillance de terrain et l’utilisation des résultats scientifiques pour orienter les politiques publiques.
Dans le contexte d’Ebola, cette approche est essentielle. Elle permet de renforcer les capacités avant l’apparition des flambées, d’améliorer la détection précoce, de mieux identifier les zones à risque et d’aider les pays à préparer des réponses fondées sur des données scientifiques.
Prévenir sans stigmatiser les communautés
La lutte contre Ebola et les autres zoonoses ne peut pas reposer uniquement sur des interdictions. Une réponse efficace doit tenir compte des réalités locales : pauvreté, accès limité aux protéines animales, traditions alimentaires, pression économique sur les ménages, faiblesse des alternatives et manque d’information sur les risques sanitaires.
La prévention doit donc être construite avec les communautés. Les chasseurs, les vendeurs, les transporteurs, les restaurateurs, les familles, les leaders communautaires, les agents de santé, les vétérinaires et les acteurs de l’environnement doivent tous être associés. C’est seulement ainsi que les messages de santé publique peuvent être compris, acceptés et appliqués.
Il ne s’agit pas de dire que toute consommation de viande sauvage entraîne Ebola. Il s’agit plutôt d’expliquer que certains contacts avec des animaux sauvages infectés, particulièrement lorsqu’ils sont malades, trouvés morts ou manipulés sans précaution, peuvent exposer les populations à des risques graves.
Une priorité pour les services vétérinaires et les acteurs de la faune sauvage
Pour AfricaVET, cette situation met en lumière le rôle indispensable des services vétérinaires, des spécialistes de la faune sauvage, des épidémiologistes, des autorités sanitaires et des communautés locales. La lutte contre les zoonoses ne peut pas reposer uniquement sur les hôpitaux. Elle doit commencer à la source : dans les zones forestières, les marchés, les systèmes alimentaires, les chaînes de commercialisation, les pratiques de chasse et les interactions entre humains et animaux.
Les services vétérinaires ont un rôle clé dans la surveillance des maladies animales, l’alerte précoce, la gestion des risques liés aux animaux domestiques et sauvages, la biosécurité, la formation des acteurs de terrain et l’appui aux politiques publiques. Leur contribution doit être mieux intégrée dans les systèmes nationaux de préparation et de réponse aux épidémies.
Conclusion
Ebola est une maladie grave, mais elle porte aussi un message plus large. Les crises sanitaires du futur seront souvent liées à la manière dont les sociétés utilisent les animaux, les terres, les forêts et les ressources naturelles.
Dans le bassin du Congo, la réponse ne peut pas être uniquement médicale. Elle doit être écologique, vétérinaire, sociale, communautaire et transfrontalière. Elle doit s’appuyer sur les plateformes Une Seule Santé, la surveillance de la faune sauvage, les services vétérinaires, les laboratoires, les chercheurs, les communautés et des initiatives comme ZOOSURSY.
La prévention ne doit pas commencer quand les cas arrivent à l’hôpital. Elle doit commencer avant : dans l’éducation, la surveillance, la sécurité alimentaire, la santé animale, la protection de l’environnement et le dialogue avec les communautés.
C’est à cette condition que l’Afrique pourra mieux anticiper, détecter et contrôler les zoonoses avant qu’elles ne deviennent des crises humaines majeures.

